Français étrangers

Étrangers, ne nous laissez pas seuls avec les Français…

On le sait, dans une traduction, ce qui reste n’est pas toujours l’obscur ; ce qui n’est pas traduit, ce qui ne se traduit pas, touche souvent à la plus grande clarté.

Le tact linguistique du traducteur, son esprit de finesse, sa connaissance de la langue étrangère, et de la sienne, l’illusion d’évidence, peuvent le transformer en cuistre, quand son savoir faire se substitue à la difficulté de traduire. 

Les dispositifs les mieux appliqués peuvent dévier : ils ont été conçu dans une langue, pour elle, l’appel d’une autre langue les déplace, les altère. La traduction peut se constituer en pratique instable, dont les mouvements, à la croisée des diverses conceptions des écritures de poésie, peut composer cette masse inquiète qui tend à devenir un substitut de forme, un écart entre le poème et le sens du poème. La traduction peut alors jouer de cette surcharge de sens pour écraser les indices au profit de l’apparente clarté des indications.

Le savoir demeure conjectural : quelle que soit la familiarité entretenue avec une langue autre, avec l’écriture, la thématique, les moyens techniques utilisés par un poète étranger, une limite infranchissable demeure que seule la précision de l’information, la connaissance du cas précis permet d’aborder. Car l’effet de générosité du geste de traduire doit aller jusque là : accepter la contagion d’impuissance, la suspension du jugement. Chaque nouvelle traduction situe différemment le statut même de la traduction dans ses rapports avec les vérités du poème. 

Quand donc une traduction est-elle dans le vrai ?

On ne traduit pas des émotions ou des jeux de mots, des sentiments ou des idées, du sens ou des sonorités, on traduit une forme (il convient d’insister sur le mot « forme »), qui inclut cet ensemble sans lequel la langue et le langage n’existeraient pas. Ne pas traduire pour qui veut savoir ce dont parle les poèmes de Hölderlin ou de Pessoa, traduire pour l’amour du poème et de la traduction, et non pas pour le goût de l’histoire littéraire.

Si la traduction, en poésie, marque un point de friction jugé trouble, c’est, me semble-t-il, qu’elle (la traduction) porte la question de la forme-poème et que celle-ci comporte des enjeux qui, dans leurs zones les plus énigmatiques, et peut-être les plus obscure, touchent à de l’existentiel, comme on dit, à quelque chose d’organique dans la langue de chacun. D’où la tentation d’aller, dans la traduction, jusqu’à cet éclatement de la langue, jusqu’à cet abandon des cohérences, qui introduiraient du désordre primordial dans la langue.

Afin d’aboutir, d’après Maria Zambrano, à « la palabra liberada del lenguaje ».

Ce qui est aussi une question formelle.

Henri Deluy