Photographie anthropométrique du NKVD, suite à la seconde arrestation d'Ossip Mandelstam - 1938.

OUVERTURE

La circonstance, l’évènement, et aussi l’épisode, ou même l’accident, le fait divers. 
La date, le jour, l’année, et aussi la période, ou même l’époque.
On peut ainsi penser découvrir derrière chaque terme ce qui manque, ce que son existence même de vocable a effacé.

La tragédie. 
Au jour le jour.

1891, janvier, naissance d’Ossip Emiliévitch Mandelstam, à Varsovie. Son père est pelletier, sa mère musicienne (pianiste). Il passe son enfance à Pavlovsk, près de Saint-Pétersbourg.

1905/1906, premiers poèmes.

1907/1908, études à Saint-Pétersbourg puis la Sorbonne, le Collège de France.
1908, premier texte publié de Velemir Khlebnikov.

1909/1910, Mandelstam à l’université de Heidelberg.
Nombreux voyages (Allemagne, Italie, Suisse, Finlande).
Premières publications en revue.
Manifeste futuriste italien (1909).
Exposition : Le valet de carreau, avec Malevitch (1910).

1911, mars, Mandelstam rencontre Anna Akhmatova, qui lui sera toujours très proche. Cette même année, il se fait baptiser, il échappe ainsi au numerus clausus qui s’applique aux Juifs, pour l’entrée dans les Universités.

1912, il s’éloigne du symbolisme. Devient l’un des fondateurs de l’Acméisme (dont il sera l’un des théoriciens) avec A. Akhmatova, Nicolaï Goumiliov (premier mari de A. Akhmatova), et d’autres.
Il rencontre les Futuristes lors de leurs interventions au cabaret du Chien errant.
Une gifle au goût public, manifeste des cubo-futuristes (Bourliouk, Kroutchonykh, Khlebnikov, Maïakovski).

1913, fortes effervescences sociales.
Mandelstam publie à compte d’auteur, son premier livre La pierre.
Article sur François Villon (une admiration qui se manifestera dans les Cahiers…).
Maïakovski : Le nuage en pantalon. Stravinsky : Le sacre du printemps.

1914, il n’est pas mobilisable (problèmes cardiaques).
Anna Akhmatova : Le rosaire.
Les Bolcheviks contre la guerre.

1915, il rencontre Marina Tsvétaïèva, amitié amoureuse.
Cercle linguistique de Moscou. OPOIAZ, société pour l’étude de la langue poétique.

1917, fin des études universitaires. Mandelstam à Petrograd au moment de la Révolution.
Seul en tant que groupe, les Futuristes accueillent favorablement la Révolution d’octobre.

1918, mai, Anatoli Lounatcharsky, commissaire à la culture, lui propose un emploi au Commissariat du Peuple à l’Instruction Publique.
Blok : Les douze.

1919, voyages (Kharkov, Ukraine, Crimée).
Rencontre avec Nadejda Khazina (1 mai), sa future femme, élève de la peintre Alexandra Exster (l’une des figures de l’avant-garde russe).
Le « Bauhaus », à Berlin.

1920, Petrograd, Mandelstam rencontre Alexander Blok.

1921, mort d’Alexander Blok (7 août).
Nikolaï Goumiliov est fusillé (accusé d’avoir participé à un complot anti-soviétique).

1922, il voit souvent Velemir Khlebnikov, pour lequel il a une grande admiration. V.Khlebnikov meurt le 28 juin.
Mandelstam épouse Nadejda.
Nombreuses traductions alimentaires (Jules Romains…), qui se poursuivront au cours des ans, notamment du français, de l’italien, de l’arménien.

1923, parution du Deuxième livre, augmentée de Tristia. Festival de poésie avec Maïakovski, Essenine, Pasternak... (Moscou). Mandelstam quitte l’Union des écrivains. Maïakovski crée le LEF (Front Gauche de l’Art) dans les publications duquel Mandelstam retrouve les poètes proches du futurisme et les théoriciens du Formalisme russe (Jakobson, Brik, Polivanov, tretiakov, Chklovski).
Trotski : Littérature et révolution.

1924, assiste, avec Boris Pasternak, aux obsèques de Lénine (27 janvier).
André Breton : Manifeste du surréalisme.

1925, suicide de Sergueï Essenine (28 décembre).
Publication : Le bruit du temps, textes autobiographiques.
Serguéï Eisenstein : Le cuirassé Potemkine.

1928, publications : Vers (1908-1925), De la poésie, essais, Le sceau égyptien, prose.
Maïakovski : Le nouveau LEF.

1929, collaboration à la Komsomolskaïa Pravda.
Accusation de plagiat.

1930, suicide de Vladimir Maïakovski (14 avril).
Voyage de Mandelstam en Arménie.

1931, publication du cycle de poèmes Arménie.

1932, résolution du C.C. du P.C. de l’URSS Sur la refonte des organisations littéraires et artistiques, dans laquelle on voit la fin de la pluralité reconnue des modes d’écriture (23 avril).

1933, publication du Voyage en Arménie, en revue. 
Refus de publication de l’Entretien sur Dante.
Mandelstam écrit la dite Épigramme contre Staline.
Plusieurs personnes peuvent en prendre connaissance.

1934, mai, première arrestation de Mandelstam. Condamnation (27 mai) à trois ans d’exil à Tcherdyn, dans le nord de l’Oural. Juin, démarches de Pasternak et Akhmatova, intervention de Nikolaï Boukharine auprès de Staline. Mandelstam peut choisir un lieu de détention, à l’exception de douze grandes villes. Il choisit Voronej (une assez grande ville sur le Don). Nadejda l’accompagne. Staline téléphone à Pasternak au sujet de Mandelstam.
Que se disent-ils ?
Fin juin, arrivée de Mandelstam à Voronej.
Août: Congrès fondateur de la nouvelle Union des écrivains soviétiques.
Le premier décembre assassinat de Serguéï Kirov (proche de Staline), à Leningrad. Cet assassinat (on soupçonne aujourd’hui Staline d’en avoir été l’instigateur) sert de prétexte au maître du Kremlin pour déclencher les grandes purges de 1935/1938.

1935, violentes attaques contre Mandelstam dans la presse.
Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, à Paris (21-26 juin). Délégation soviétique avec, notamment, Isaac Babel, Ilya Ehrenbourg, Boris Pasternak.
Premiers poèmes connus des Cahiers de Voronej.

1936, publication de deux poèmes de B. Pasternak dédiés à Staline. Premier grand procès public à Moscou (Zinoviev, Kaménev).
Attaques contre Chostakovitch.
En février, A. Akhmatova rend visite aux Mandelstam, à Voronej. 
Mandelstam a écrit une partie des Cahiers
Crises cardiaques.
Mort de Maxime Gorki.
Guerre civile en Espagne. Assassinat de Federico Garcia Lorca.

1937, janvier - février, Mandelstam : L’ode à Staline. Arrestation de Boukharine (27 février).
Retour de Mandelstam à Moscou (fin mai, fin de l’exil).
Exécution de quelques-uns des plus hauts chefs militaires.

1938, le théâtre de Meyerhold est fermé.
Procès contre le « bloc trotskiste » (Boukharine, Alexeï Rykov).
Deuxième arrestation de Mandelstam (2 mai), condamnation (août) pour« activités contre-révolutionnaires », cinq ans de travaux forcés. Arrivée (12 octobre), dans un convoi de prisonniers, au camp de transit « Deuxième rivière », près de Vladivostok. Très mauvais état de santé. Infirmerie du camp.
Le 27 décembre, mort d’Ossip E. Mandelstam. Début janvier 1891 - Fin décembre 1938 : il aurait eu 48 ans…

« Service terminé »

Un grand amour, des amours passagères.
Et le poème.

Le poème.
Pris dans l’enfermement, la violence, et le drame, que devient le poème ?
Un document ?
C’est ce que tendent à démontrer les conclusions des spécialistes de l’œuvre et de la vie de Mandelstam. En quoi tel poème, tel fragment de poème, telle expression dans le poème, renvoient-ils à telles personnes, tels engagements, tels accidents dans la vie du poète ? Les interprétations se multiplient, quelquefois contradictoires, souvent parallèles.
Le poème, tout compte fait, en profite. Le poème n’a besoin ni de flou, ni d’obscurité, sur les conditions de son écriture, il n’a rien à perdre aux éditions savantes.

Les poèmes, donc.
Les poèmes des Cahiers de Voronej ne sont pas une simple suite des écrits précédents, ni une paraphrase de la biographie. Ils sont composés après L’épigramme contre Staline, et avant, puis en même temps, que L’ode à Staline. Les mots, entre les poèmes des Cahiers… et L’ode à Staline circulent (la terre, l’eau, le train qui va, la capote qui s’allonge, la steppe, la montagne, la Place Rouge qui descend, les escaliers qui coulent, l’axe du monde qui tourne, l’aorte gavée de sang, les têtes qui se rassemblent, le charbon – le fusain – l’humidité, les hirondelles, les sourcils…). Avec les préoccupation de Mandelstam au cours des années 1935-1937 (la survie, le quotidien avec Nadejda, les lieux, les adresses, la maladie, le rapport à l’actualité – Mussolini, Chaplin –, les émotions d’un condamné à mort…). Et les questions qu’il retourne.

On reconnaît le ton Mandelstam, mais la souplesse des vers antérieurs, l’univers ouvert, dans un respect de la vie, et souvent même une volonté à vivre, une passion, les poèmes d’amour de février 1934, ont été emportés par l’accumulation et la proximité des périls. L’attachement acméiste au monde concret, la confiance en la valeur des mots (« Le mot-objet », « les mots en tant que tels »), se sont figés dans une versification très contrôlée, dans laquelle tout est intériorisé, une tension, un monde de l’écriture où rien n’est à sa place, où tout est dispersé, et cependant inscrit dans une implacable logique. Cette fixation même est un des enjeux du poème.
Le lecteur, note Mandelstam, souhaite : « Un vers mystérieux et proche ». Pas des mots, pas même la matière des mots, de l’intimité qui prend forme.

La fabrique du poème approche une sorte d’ « écriture automatique » dans laquelle ce ne sont pas les mots qui sont sortis d’un chapeau mais des phrases, qui font sens en elles-mêmes. Les moments d’écriture s’emboîtent, se superposent, et les insistances, basés sur la sonorité, sur une musicalité de la parole, avec tous les procédés que suscite la langue russe, avec l’importance de la rime, tout un échafaudage rhétorique, une polysémie soutenue par un jeu continu de répétitions qui se répètent, d’étymologie retrouvée, un lexique de la réminiscence, un retour dans une manière très personnelle d’onomatopée chuintante dans des unités grammaticales resserrées.
Les vers et les parties de vers semblent parfois s’ignorer, dans des enchaînements qui pourtant s’imposent. Rien n’échappe à l’attention.
Et comment ne pas le croire ?

Demeure, dans la décomposition même de ces poèmes, ce que le poème dit, et d’où il vient. Peu de poètes ont écrit avec un tel malheur pour mémoire, la détresse, qui se retourne sans cesse, une sorte de fatalité du deuil, et aussi, plus triste encore, un chagrin, un sentiment d’échec, mais aussi l’assurance affirmée de sa qualité de poète. Car tout poème se soutient des efforts qu’il exige, et des espoirs qu’il suscite.

Les poèmes, la mémoire du malheur, et la mort. Au mot à mot.

Nous donnons ici un large choix des Cahiers de Voronej et, en appendice, les deux poèmes explicitement consacrés à Staline.